BACH (W. F.)


BACH (W. F.)
BACH (W. F.)

BACH WILHELM FRIEDEMANN (1710-1784)

Deuxième enfant et l’aîné des quatre fils musiciens de Jean-Sébastien Bach, Wilhelm Friedemann naît à Weimar et commence par suivre une voie toute normale: éducation musicale auprès de son père qui le considère comme son enfant le plus doué et écrit pour lui le fameux Klavierbüchlein «commencé à Coethen le 22 janvier 1720»; études de droit à Leipzig à partir de 1729; la même année, voyage à Halle pour inviter Haendel, qui séjourne en Allemagne, à visiter Jean-Sébastien à Leipzig (la rencontre malheureusement n’a pas lieu). Le 1er août 1733, Wilhelm Friedemann prend possession d’un poste d’organiste à Sainte-Sophie de Dresde. Ses tâches sont assez légères, ce qui lui permet d’étudier les mathématiques, de se faire admettre à la cour (où il ne réussit pourtant pas à se faire engager), et de beaucoup composer (symphonies, concertos, pièces pour clavier). En avril 1746, les milieux artistiques de Dresde étant décidément trop férus de musique italienne, il démissionne pour aller occuper à Notre-Dame (actuellement Marktkirche) de Halle des fonctions d’organiste et de directeur de la musique: il les conservera dix-huit ans, en se consacrant beaucoup plus, comme compositeur, à la musique religieuse (cantates). De l’époque de Halle datent aussi ses Polonaises pour clavier, ainsi qu’une magistrale Triple Fugue pour orgue. Mais il a avec les autorités de nombreux démêlés, comme ceux nés d’un congé «abusif» pris par lui d’août à décembre 1750 pour régler la succession de son père et accompagner à Berlin, chez son frère Karl Philipp Emanuel, leur demi-frère Jean-Chrétien. Il cherche sans les trouver de nouveaux emplois, et accepte en juillet 1762, sans jamais l’occuper, une charge de maître de chapelle à Darmstadt. Finalement, le 12 mai 1764, il abandonne son poste à Halle sans en avoir d’autre en vue: saut dans l’inconnu exceptionnel au XVIIIe siècle, où tout musicien respectable se doit d’être au service de quelqu’un, et précédant de plus de quinze ans celui accompli en 1781 par Mozart. Il reste néanmoins à Halle, qu’il ne quitte qu’en 1770 pour Brunswick. Après s’être en vain porté candidat à des postes d’organiste dans cette ville et à Wolfenbüttel, il s’installe en 1774 (après avoir laissé à Brunswick, pour être vendus aux enchères, plusieurs manuscrits de son père) à Berlin, où il subsiste avec sa famille grâce à des leçons et à des récitals d’orgue (le premier fait sensation). Bien reçu par la princesse Amélie de Prusse, à qui il dédie en 1778 Huit Fugues à trois voix pour clavier, et par son maître de chapelle Kirnberger, il n’en intrigue pas moins pour déposséder celui-ci de sa charge: d’où pour lui une certaine défaveur, et surtout une gêne financière croissante. Porté à la misanthropie, il en arrive à signer de son nom telle composition paternelle, et inversement à signer du nom de son père telle de ses propres œuvres. Ses nombreux déménagements annoncent ceux de Beethoven à Vienne, et c’est dans la plus complète misère qu’à sa mort il laisse sa femme et sa fille. Un seul journal berlinois lui consacre une notice nécrologique, mais en le qualifiant de plus grand organiste d’Allemagne.

Rapidement, une légende forgée par ses contemporains Marpurg, Reichardt et Rochlitz, et entretenue au XIXe siècle par le roman pseudo-historique de Brachvogel, s’édifiera autour du nom de Wilhelm Friedemann Bach, et le présentera à la postérité comme un ivrogne, un débauché et un malhonnête homme. On peut en faire bon marché, tout comme de l’irrespect et de l’incompréhension qu’il aurait manifestés envers l’art de son père. Il lui manqua certes, pour des raisons que seule sans doute la psychanalyse serait à même d’éclairer, la concentration et la force de volonté nécessaires pour surmonter son instabilité émotive, faire bon usage de sa liberté, et exploiter à fond, sur le plan musical, ses intuitions géniales. Ses œuvres n’en reflètent pas moins la personnalité la plus forte, la plus visionnaire en tout cas, parmi les fils de Bach. Nombre d’entre elles, comme les Fantaisies pour clavier, apparaissent par leur inspiration romantique, voire impressionniste, et par leur étonnante liberté formelle, à caractère d’improvisation, véritablement prophétiques. Contrairement à celles de son frère Karl Philipp Emanuel, elles n’eurent de son vivant qu’un succès limité, et restèrent pour la plupart inédites: Wilhelm Friedemann, en particulier dans ses dernières années, se soucia assez peu de leur diffusion; surtout, il souffrit plus que d’autres de sa situation entre deux âges. Son attachement à Jean-Sébastien luttait chez lui contre sa fidélité à son temps; l’influence de son père laissa dans sa musique tant de traces que même sa production instrumentale, la plus réussie, par tant de traits (style homophone, travail thématique) si moderne d’esprit, parut à ses contemporains surrannée et inutilement compliquée. Il se réfugia dans un monde à lui, d’une rare intensité d’expression, mais offrant peu de prise à ses successeurs immédiats. Pourtant, en 1782, Mozart copia les huit fugues dédiées à la princesse Amélie, arrangea la dernière pour trio à cordes, et la dota d’un prélude digne d’elle: bel hommage rendu à un maître qui laissa un souvenir impérissable à ceux qui eurent le privilège de l’entendre jouer, et qui fut aussi le seul des quatre fils de Jean-Sébastien à perpétuer la tradition d’organiste des Bach.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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